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Vestiaires, la série qui rhabille le handicap

"Vestiaires", la série qui dépoussière notre vision du handicap et brise les tabous par l’humour et l’autodérision a débarqué sur nos écrans. 24 épisodes de 2 minutes diffusés sur France 2 mettent en scène le quotidien de nageurs handisport dans les vestiaires de leur club. Les répliques drôles, parfois féroces, jamais larmoyantes, fusent et on rit souvent jusqu’aux éclats, tant et si bien que le handicap sur lequel le zoom est fait, comme par magie, passe au second plan, jusqu’à se faire presque oublier. Rencontre avec Fabrice Chanut et Adda Abdelli, scénaristes de la série, militants d’un nouveau genre, qui vont décaper bien des idées reçues !

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Handimarseille - Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Adda Abdelli - Adda Abdelli ici présent, et Fabrice Chanut c’est lui...

Fabrice Chanut - Tout à fait.

A.A. - Et on écrit tous les deux. Alors, lui il a un problème avec une main, du coup on écrit à trois mains. On a réuni nos trois mains pour écrire une super série.

F.C. - Lui, il a une polio, mais on retombe toujours sur nos pattes !

A.A. - Sur nos béquilles ! Il faut savoir garder nos béquilles solidaires.

F.C. - On a écrit ça tous les deux, et l’idée était de vraiment nous faire rire lui et moi. Cette série, c’est un échange entre ces deux personnages, Orson et Romy, qui sont nos propres reflets. Adda joue son propre rôle, celui de Romy et le mien, Orson, est joué par Alexandre Philip, qui est un super comédien, qui a un vrai talent comique. Et comme Adda et moi, on est sportifs, on a voulu faire une série sur le sport, on s’est simplement dit, on a un super contexte que personne n’a jamais abordé. On est passionné de sport, on est tout le temps dedans, moi j’y travaille, lui il y est régulièrement, c’est notre club ! Luc un très bon ami avec qui on traîne tout le temps, et qui a inspiré un autre personnage de la série, il est pongiste. Le sport, on connaît par coeur. On est des scénaristes, on a notre matière, et maintenant y a plus qu’à ... !

A.A. - Au début, on était tellement dans notre "trip" de sport... notre délire à nous, qu’on avait même oublié que les deux personnages étaient handicapés ! C’est au tournage qu’on nous a dit : "Bon ben c’est bien, maintenant il faut que tu sois en maillot !" "En maillot ? Mais pourquoi ?" "Parce qu’ils sont dans un vestiaire et qu’ils vont nager, ils ne vont pas nager habillés !" Et en fait il y a un deuxième travail qui a commencé, c’est que là on s’est retrouvé sans le vouloir dans la mise en avant du handicap !

F.C. - Tout d’un coup c’est l’évidence du handicap, et là ça a pris une autre ampleur ! C’est ce qui a beaucoup changé la donne. C’est ce qui a permis aussi à nos personnages de se développer progressivement à l’écriture, puis au tournage. Et comme il y a besoin de faire vivre ce vestiaire, on s’est posé dans un deuxième temps la question de la figuration, et des autres personnages. Nous on s’est dit : notre point de vue c’est quoi ? C’est celui d’une personne handicapée. Avec une chance énorme, c’est que chaque handicap est différent, donc on multiplie les points de vue. Au niveau scénaristique du coup, c’était notre force ! Par exemple quand Adda en a marre de marcher, il a mal aux épaules et pas aux jambes !

H. - En plus des deux personnages principaux, quels sont les autres personnages qui ont pris un rôle dans la série ?

A.A. - La première personne à qui on a pensé, évidemment c’est le personnage de Caroline. D’abord parce qu’il existe une vraie Caroline qui nous a inspiré notre premier sketch.

F.C. - C’est une nageuse du club qui a eu une AVC...

A.A. - Une déesse, cette fille là !

F.C. - Elle est magnifique. Elle nous a raconté une anecdote qui a changé le cours de notre vie. Elle est partie un jour avec ses parents à la Réunion ou à la Guadeloupe et au retour, ses parents lui montrent des photos de vacances qui ne lui disent rien... ce qui pourrait être un départ de film de thriller, et pour nous ça devient un sketch à hurler de rire. Et du coup on est parti là -dessus.

A.A. - On lui a fait une sorte de mauvaise blague, c’est venu comme ça. On était tous dans la voiture, on s’apprêtait à partir à une soirée. C’est Fabrice qui était au volant. Et en fait en faisant la marche arrière pour sortir, il s’arrête, il nous regarde puis je sais pas ce qui se passe, il y a des moments comme ça dans la vie, une suspension, d’un coup il refait la démarche inverse, et il se regare. On éteint le moteur, on sort, on lui dit "sacrée soirée quand même !" Et là , on sent un grand doute dans ses yeux.

F.C. - Ça passe ou ça casse !

A.A. - Après on s’est excusé. Mais en fait ça lui a fait énormément de bien, elle était très contente parce que d’un coup, elle n’était plus dans la logique où elle était pouponnée. Il y a deux mecs qui arrivent qui bousculent, qui bousillent complètement ses habitudes relationnelles. Et ce nouveau regard lui a énormément plu !

F.C. - Ça change la relation aux autres, et la relation à soi. Ça change tout.

A.A. - Ça résume la série !

H. - Le but aussi, c’est de parler des faiblesses, d’en rire, de créer beaucoup d’autodérision...

F.C. - Oui, on a besoin de ça. On construit nos personnages sur la contradiction. C’est-à -dire qu’il y en a un qui va arriver super beau, il enlève son pantalon et il lui manque une jambe. C’est un gag et en même temps, c’est ce qui fait que ces personnages sont touchants. Notre chance, c’est qu’ils sont comme ça dans la vie, donc on peut puiser dans ces personnages en permanence.

H. - Et les autres personnages ?

F.C. - Il y a Luc Rodriguez, qui est la vraie star de la série, sur le plateau, il fait rire tout le monde. Il a un humour de folie. C’est génial de travailler avec lui. C’est le seul comédien qui n’a même pas eu besoin de passer le casting, parce que c’était une évidence.

A.A. - Il y a Philippe Sivy qui est un très grand comédien de série télé, on est super fier de travailler avec lui. Il fait beaucoup de théâtre et son trip c’est de dire aux scénaristes, aux réalisateurs : "prenez-moi pour un rôle mais arrêtez de faire une fixation sur le fauteuil roulant". Au départ, il n’était pas très partant, il est venu au casting, mais il ne voulait pas le rôle et ça ne s’est pas fait. On a enlevé son personnage pour les premiers épisodes. Et puis, les producteurs qui tenaient quand même à lui, l’ont appelé en lui disant : " Regarde et donne-nous ton avis, juste ton avis, on ne veut rien d’autre ". Ils lui ont envoyé les six épisodes... Et c’est là qu’on s’est dit que vraiment on a touché quelque chose d’extraordinaire. Il a rappelé les producteurs et il leur a dit : "c’est extraordinaire, ce n’est pas du tout ce que je pensais et franchement, si les auteurs acceptent d’écrire pour moi, je suis prêt à venir immédiatement pour tourner avec vous". Et alors autant vous dire qu’on a mis exactement 1h33 pour lui écrire trois épisodes et on l’avait le surlendemain. Ça, c’est l’esprit de la série. Si un mec qui est en combat contre l’image du handicap accepte de jouer dans cette série alors qu’elle parle de handicap, ça veut dire qu’on a réussi quelque chose. Au moins là -dessus, on a réussi.

F.C. - On a aussi Axel Fournet-Fayard qui a eu deux-trois répliques. C’est le beau gosse qui est amputé. L’idée de la série, c’est que chaque épisode finit par un générique et après il y a une petite vignette, et il y a deux trois vignettes avec lui qui sont à hurler de rire.

A.A. - Il y a aussi Olivier et c’est très intéressant parce que c’est un jeune. Il vient de passer le BAC et il lui manque les deux jambes. Il est figurant dans la série donc il expose complètement son handicap et il a eu une ou deux répliques. Il commence à monter en pression. Mais ce qui est intéressant pour nous c’est que c’est un gars qui a 18 ans, c’est l’âge où l’image est importante, qui accepte de s’exposer sans ses jambes. Je suis admiratif !

F.C. - Il y a aussi Cyril Missonnier qui est sourd, c’est un très bon nageur d’un club concurrent, celui d’Aix, et il a aussi des velléités d’être acteur, et du coup quand on lui a proposé, il est parti au quart de tour et ça fonctionne plutôt pas mal.

A.A. - Tellement qu’il a un épisode juste pour lui quand même ! C’est en langue des signes, c’est un épisode qui vaut son pesant de cacahuètes !

F.C. - C’est un épisode où il drague Caro et tout est basé sur leur incompréhension réciproque. Elle utilise des signes qui, dans le langage des sourds, veulent absolument dire l’inverse de ce qu’elle dit et ça peut créer des malentendus très intéressants et beaucoup plus intimes que ce qu’elle pensait. (rires)

H. - Et il y aura combien d’épisodes en tout dans la saison ?

F.C. - 23 réalisés et 24 de diffusés.

A.A. - Ils vont rediffuser celui de Caro parce que c’est l’épisode qui marche le plus. Ils vont le rediffuser le vendredi pour finir avec "Le lac des cygnes" le samedi.

F.C. - C’est un épisode totalement barré, beaucoup plus visuels, avec peut-être plus de poésie. C’est tout le groupe qui se met à danser "Le lac des cygnes" dans la douche. Il n’y a aucune parole, c’est juste de la musique. A chaque fois qu’on le regarde, c’est un saut en élastique. France 2 le veut comme dernier épisode de la saison.

H. - Dans votre série, il y a quasiment tous les handicaps alors qu’il y a souvent des cloisonnements entre handicaps, tout comme entre valides et handicapés.

A.A. - Dans le sport en tout cas, le cloisonnement valides/handi commence à sauter petit à petit. On est vraiment concerné, parce qu’on a des jeunes nageurs qui commencent à s’entraîner avec des clubs de valides Dans l’handicap oui, malheureusement il y a la fameuse barrière entre le mental et le physique. Ça c’est un truc très compliqué à gérer. Je crois que ça remonte à très longtemps, la peur de l’identification, d’être étiqueté, ça fait peur.

F.C. - Les valides sont toujours entre eux, à ce qu’on dit. Oui, mais les handicapés aussi sont entre eux.

A.A. - Ce qui nous unit tous, valides ou handicapés, c’est la peur de l’autre. De ce point de vue là , on est tous logés à la même enseigne. Et c’est là que l’humour peut permettre de dépasser certaines peurs.

H. - Il n’y a pas de valides dans la série ?

A.A. - On a écrit pas mal d’ épisodes avec des valides, mais qui n’ont pas été retenus par la prod.

H. - En ce qui concerne votre façon d’écrire, vous partez plutôt sur des moments du quotidien que vous avez saisis, plus que de vous dire : tiens, moi j’aimerais défendre ça ?

F.C. - Quand on décide d’attaquer la question de front, on se plante. Un, parce que je crois que c’est à ce moment-là où l’on est le moins connecté tous les deux, parce que c’est le discours de l’un, toi t’essaies d’aider ton pote et réciproquement à son tour ; mais il y a un soutien affectif en disant : "je vais t’aider à écrire l’épisode jusqu’au bout. Par contre, dès qu’on sent que ça marche pas, on le met dans un coin". Et quelques mois plus tard, il ressort et on dit : "je l’ai !" C’est la dernière phrase qu’il faut prendre avec la première, et là ça devient drôle. En fait ça n’est plus didactique, ça s’est intégré à la série.

A.A. - Par exemple, on a écrit un épisode sur les places de parking. On l’a repris plusieurs fois, dans le sens où on l’a trouvé lourd parce qu’il n’était pas drôle en fait. Il fallait dénoncer un truc mais on savait pas comment faire. A chaque fois c’était ou lourd, ou méchant, ou larmoyant...

F.C. - On savait qu’on était dans un jeu de front de dénonciation, c’est pas nous.... Comment on prend le truc, comment mettre la savonnette dessous pour que ça glisse et que ça devienne drôle.

A.A. - Et l’idée c’est qu’en fait, la chute que vous donnez peut vous changer l’histoire. Ce sketch ne me plaisait pas du tout, me voir en train de dénoncer des mecs qui prennent des places pour handi, ça me gonfle ! J’étais à la limite de lui dire : on abandonne, jusqu’à ce soir où il me l’envoie, il devait être 1h du matin, et c’était ça ! En fait il y a une autre forme de militantisme qui est en train de se mettre en place, par la dérision et l’humour.

H. - Pour en revenir justement à l’humour, est-ce qu’il y a des blagues qu’on peut vous faire qui ne passe pas ?

F.C. - Toutes. Aucun valide n’a le droit de se moquer de nous !! (rires) Pour pouvoir rigoler, il faut savoir qui est la personne en face. Là où souvent les gens se plantent, c’est qu’ils ont un à priori. J’ai un ami très proche, il est tout le temps à côté, pourtant on s’adore, mais toutes ses vannes sont une fois sur deux limite blessantes parce qu’il ne sait pas la faire. Après je décode.

A.A. - L’humour, c’est un univers que vous amenez. Quand vous vous moquez de quelqu’un, ça ne peut pas être fait à froid, en dehors de tout. Par contre, si vous amenez avec vous un univers, ça peut être drôle et fin. C’est comme ça que je conçois l’humour en tout cas.

Propos recueillis par Yoann Mattei

Post-scriptum

VESTIAIRES saison 1

Diffusion à13h50 sur France 2 (rediffusion avant le journal de minuit)

Avec : Alexandre Philip (Orson), Adda Abdelli (Romy), Anaïs Fabre (Caro), Luc Rodriguez (Ramirez) , Philippe Sivy, Cyril Missonnier


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