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Société

Être et paraître, l’Image de soi et le handicap

Dans une société où le « look », l’apparence, est reine, comment est perçue la personne handicapée et comment se voit-elle ?

Être et paraître, l'Image de soi et le handicap

Ils sont jeunes, blonds ou bruns, bien habillé(e)s, séduisant(e)s, de statut social élevé (classe moyenne supérieure), deux enfants. Ils, ce sont les images que les publicitaires produisent et qui renvoient symboliquement à une société qui est censée se rêver telle que la décrivent les créatifs du secteur de la publicité. Qu’en est-il réellement et quel regard est posé sur le handicap dans ce monde où l’on voudrait que règne une marchandise déifiée, éternellement désirable et jeune ?

A cela, on peut répondre que toutes les arguties publicitaires alliées à la chirurgie esthétique ne peuvent nier le fait que l’on vieillit et que cela conditionne la vision que nous avons de notre corps. Selon M. F. Bacqué (Revue Psycho-Oncologie, 2007) : « les métamorphoses du corps forment un thème mythologique de prédilection qui démontre, par sa présence dans toutes les cultures, une importance à la mesure de l’angoisse qu’elles génèrent. Cela peut aller très loin puisque, selon le même auteur : »le corps différent, et donc inacceptable, est l’origine des premiers racismes. Le culte du beau, des premiers massacres."

Cela renvoie, entre autres, au film de Franco Brusati, Pain et chocolat (1974) et à une scène de ce film où Nino (Nino Manfredi), immigré clandestin italien qui vit dans un poulailler a une vision de rêve (?) bien réelle de jeunes gens riches, beaux, blonds, aryens, suisses, qui s’adonnent au sport équestre au dessus de sa cachette... Cette scène nous confronte instantanément à la vision du corps selon les canons de la beauté classique mais aussi à l’exclusion de celui qui n’est pas conforme aux dits canons. D’ailleurs l’immigré clandestin italien se teint ensuite les cheveux pour être conforme à ce modèle.

L’image de soi ne peut exister sans l’image de soi-même que nous renvoient les autres. Cette image se constitue dans la réflexivité. De là l’importance du corps et de sa beauté : si l’image qu’il produit est bonne, il va attirer ou sinon repousser l’autre. Alors pour être conforme à l’idéal du bonheur publicitaire, il importerait donc de se préoccuper de son corps et aussi de son allure. En effet, il faut contrôler l’image que l’on renvoie car la première image que nous avons d’un individu nous permet de constituer en quelque sorte une base de données sur cet individu grâce aux informations dont il est porteur, parfois à son insu. De plus notre comportement sera différent selon que nous avons affaire à un homme, une femme, un jeune, un vieux, un ouvrier, un ministre, etc... Qu’en est-il alors de l’handicapé dont la « différence » est visible ? Voici la réponse que donne Jean-René Loubat (site internet Lien Social, 24/03/05) : « au premier abord, nous ne voyons pas une personne dont l’apparence nous laisse présager de son appartenance sociale, mais »un handicapé« , inclassable et incasable dans ce que nous connaissons, mais aussi incassable parce que déjà cassé, et donc dangereux. »

On pourrait en conclure que la vue d’une personne handicapée dérange, met mal à l’aise. Pour les psychologues, c’est « normal » : « Nous sommes arrivés à comprendre que l’angoisse Phallique de Castration et l’angoisse Orale de Séparation d’avec le sein étaient »réactivées« par la confrontation directe au corps déformé de l’autre, comprendre surtout que ces réactions n’avaient rien de »malsain« et qu’elles étaient déclenchées par le simple rappel d’angoisses inconscientes refoulées, plus ou moins vécues comme traumatisantes et dont nous sommes tous porteurs. Le moyen de défense le plus adapté et le plus connu face à ces angoisses internes étant le refoulement, la personne handicapée est donc, tout comme les souvenirs douloureux que sa présence tend à réactiver, marginalisée, refoulée et considérée comme devant bénéficier de structures »spécialisées« . (L’image de soi, Incidence de la visibilité du handicap dans la relation à autrui et aux groupes, publié dans »Handicap handicapé, le regard interrogé", ouvrage collectif sous la direction de Charles Gardou Edition ÉRÈS, Toulouse, 1991 ).

Très bien ! Mais on peut aussi estimer qu’un tel diagnostic légitime le rejet dont font l’objet les handicapés car même si la réaction spontanée devant le handicap est explicable, compréhensible, cela ne veut pas dire qu’il faille « naturaliser » cette réaction à l’instar, par exemple, de certains ethnologues qui expliquaient benoîtement qu’on ne pouvait pas condamner l’excision au motif qu’elle faisait partie des coutumes des populations étudiées.

Dans un univers régi par la loi de l’apparence, la personne handicapée a bien du mal à exister car l’attitude qui a prévalu pendant longtemps envers les handicapés a été l’indifférence, puis une stratégie de dissimulation : on conseillait fréquemment aux personnes de « passer inaperçues »." (J. R. Loubat)

Pourtant certains handicapés tentent de changer cette image dévalorisante, ainsi Delphine Censier qui a organisé, en 2005, une exposition de photos où elle s’expose en dessous chics pour montrer que l’on peut être désirable même si l’on est handicapé. Pour elle : « On se fait toujours une idée des choses que l’on ne connaît pas, et pas des moindres car celle-ci provient des mœurs de la société qui ne véhicule pas forcément une bonne image du handicap. Comme vous l’évoquez dans vos écrits, quand on voit le handicap aujourd’hui, dans les médias ou ailleurs, on le voit au travers d’incapacités et non de capacités. J’aimerais bien trouver un jour l’interview d’un unijambiste à propos du prix de l’essence ! » (interview de Delphine Censier par Jean-René Loubat, site lien social, 24/03/05).

Cet ostracisme diffus et non-dit est d’autant plus difficile à supporter pour les personnes handicapées qui doivent affronter une rupture grave de leur image de soi. Accepter son « nouveau » corps en ayant le souvenir de l’ancien n’est pas chose facile « Si on n’arrive pas à intégrer le changement, si on le refuse, le nie, alors on peut sombrer dans la folie ; une réalité parallèle. » (sciences humaines.com). Dans la plupart des cas, un temps de deuil est nécessaire pour réadapter l’image que l’on a de soi-même.

Le handicap physique entraîne d’emblée un désavantage social mais aussi un sentiment d’injustice au-delà de la souffrance physique et morale. La réflexivité, le regard de l’autre, dans lequel on se connaît et reconnaît, amplifie cette souffrance et peut aboutir au repli sur soi, à la marginalisation ou à l’inverse à la provocation et à l’agressivité. Même si les mentalités ont évolué, la différence reste source d’exclusion et de rejet. On assiste aussi à un « glissement » du rejet : bien souvent les familles d’handicapés refusent d’être prises en photo, de se faire connaître car elles craignent que la stigmatisation du handicap ne les touche aussi. Alors, elles se tiennent à l’écart et cachent qu’un membre de la famille est handicapé. La solution à ce rejet paraît résider dans l’association qui permet la comparaison des situations et la solidarité entre membres du groupe. Ainsi, la discrimination pourrait être plus facilement combattue.

Mais il reste du chemin à parcourir car comme le constate Jérôme Gaudinat dans son blog : « le handicap est d’abord un facteur d’exclusion. Dans une société qui ne juge que par l’apparence, le clinquant, la vitesse et le superficiel, la personne handicapée est « hors norme » ».

 

Jacques Becker


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