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On ne voit bien qu’avec le coeur...

"On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux." Patrick et Marguerite sont d’emblée touchés l’un par l’autre, pas besoin d’en passer par un jeu de séduction. Si leur situation de handicap commune a favorisé leur rencontre et une compréhension de l’autre, leur histoire est avant tout celle de l’attirance de deux êtres qui ont su construire au fil des ans un amour fort et respectueux de l’autre. Une leçon de vie à deux !

2. On ne voit bien qu'avec le coeur...

Handimarseille. - Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Patrick Sabater. - Je me nomme Patrick Sabater. Je suis formateur en informatique à l’Association Valentin Haà¼y et cela depuis une bonne dizaine d’années.

Marguerite Contini. - Je m’appelle Madame Contini Marguerite, j’ai 60 ans et je suis retraitée.

H. - Votre conjointe et vous avez un handicap visuel, quel est-il ?

P.S. - En ce qui me concerne, je suis malvoyant de naissance donc ça a évolué vers le pire, et ma femme est non-voyante à la suite d’un accident il y a 20 ans.

H. - Depuis combien de temps êtes-vous en couple et comment vous êtes vous rencontrés ?

P.S. - Nous sommes en couple depuis neuf ans. Ma femme était mon élève.

M.C. - On s’est rencontré parce que je suis allée prendre des cours d’informatique.

H. - La vue est souvent un des critères les plus importants au moment de la rencontre, qu’est ce qui vous a plu l’un chez l’autre ?

P.S. - Moi, ça n’a pas été une question de vue, mais plutôt une question de personnalité. Le sens de l’humour, une certaine décontraction, un certain nombre de qualités aussi au niveau de la personne que j’ai ressenti au fur et à mesure des cours que je donnais. Ce que j’ai aimé chez elle c’est son sens de l’humour et de l’auto-dérision. On était tous les deux sensibles à une façon de voir les choses avec moins de gravité sans doute. Également, une certaine compréhension mutuelle et tout un tas de choses inconscientes.

M.C. - Ce qui m’a plu, c’est sa façon de parler, de m’expliquer les choses, son humour.

H. - Ce sont vos critères pour être séduite ?

M.C. - Oui, l’intelligence, qu’il soit plein d’humour, qu’il soit aussi compréhensif, ouvert.

H. - Diriez-vous que c’est en partie le fait d’avoir un même handicap qui vous a attiré l’un vers l’autre ?

P.S. - À mon niveau, non. Ce n’est pas un handicap qui attire. Ça a été la raison de notre rencontre mais pas de notre attirance l’un pour l’autre. Je pense que sa personnalité a été beaucoup plus importante que le fait d’avoir le même handicap. Le handicap n’intervient pas du tout à ce niveau-là .

H. - Comment vous l’avez séduite ?

P.S. - Séduite en étant moi-même, en continuant mon rôle de professeur, elle a trouvé, comme je pense aussi certaines autres personnes, une écoute qu’elle ne trouvait pas ailleurs, une certaine compréhension de son handicap. Mais il n’y a pas eu de jeu de séduction.

H. - Diriez vous que le handicap est une barrière dans une rencontre amoureuse quand l’autre est valide ?

P.S. - Je ne pense pas que le handicap pose une barrière aux relations humaines loin de là . Les barrières sont d’un autre ordre. Je pense que les personnes handicapées rencontrent les mêmes problèmes de communication que les personnes valides.

M.C. - Oui et non. Oui, parce que lorsqu’on est non-voyant et que l’autre personne ne l’est pas, on ne voit pas les choses de la même façon. Moi, j’ai vécu les deux. J’ai été pendant 38 ans, voyante, autonome et puis après, on recommence une autre vie quand on perd la vue et ça, il n’y a qu’une personne qui a également ce handicap qui peut comprendre cela. Qui peut comprendre ce qu’est la cécité, les problèmes que l’on peut avoir dans la vie quotidienne. Une personne voyante et une autre non-voyante, pour moi c’est un peu délicat.

H. - Connaissez vous des couples non-voyant/voyant ?

M.C. - On connaît un couple oui. Ce n’est pas un couple qui vit ensemble, ils font beaucoup de voyages ensemble mais ils ont chacun leur maison. Ça marche très bien pour eux.

P.S. - Tout dépend de l’état de maturité de la personne qui reprochera peut être à son conjoint de plus ou moins l’écouter. C’est arrivé ici que j’ai des couples où les relations étaient très difficiles, à tort ou à raison. Mais le ressenti, c’était surtout une frustration de la personne mal ou non-voyante de ne pas être comprise. Reste à savoir si cette personne ne faisait pas trop de fixations sur l’aide qu’une personne pouvait lui apporter.

H. - Dans un couple deux personnes ayant un même handicap, est-ce une force ou un double handicap ?

M.C. - Un double handicap, non je ne pense pas. Au contraire, ça peut être une force oui justement de dire "même si on est handicapé, on arrive à faire ça, on n’a pas besoin de quelqu’un pour faire ceci ou cela". On s’arrange entre nous.

H. - Et dans votre couple, comment vous en avez fait une force justement ?

M.C. - C’est beaucoup de compréhension, de tolérance, de choses comme ça.

P.S. - C’est une force, oui parce que l’on est complémentaire. Comme je vois un petit peu, ça me permet de pallier son handicap dans les situations où ça l’exige. Et inversement, je n’ai pas autant de toucher que Maguy qui étant totalement non-voyante a plus développer ce sens, et elle peut m’être très utile dans les cas où je perds ma lentille, elle peut la trouver plus facilement que moi, donc il y a un moyen pour se compléter.

H. - Comment percevez-vous le "regard" des autres sur votre couple. Avez-vous eu des réflexions par votre famille, votre entourage ?

M.C. - Non, au niveau de ma famille, de mon entourage, je n’ai jamais eu de réflexions, au contraire. C’est vrai qu’au début, ma famille s’est fait un peu de souci, sachant très bien que Patrick était malvoyant et moi non-voyante. Quand on partait en congés, quand on faisait des sorties, ils étaient toujours un peu inquiets. Mais ils ont très bien accepté, au contraire.

P.S. - De mon côté, mon père avait une petite appréhension à communiquer avec Maguy, il ne voulait pas faire d’impairs. Ça s’est tellement bien passé que maintenant il communique plus avec elle qu’avec moi. Les choses ont été résolues avec l’habitude, avec le temps et en fin de compte, elle est devenue sa belle-fille sans aucun problème, peut-être celle qu’il aurait rêver d’avoir.

H. - Auriez-vous pu envisager de construire votre vie avec une personne voyante ?

M.C. - Je ne sais pas. Tout dépend de la personne voyante, si elle est compréhensive, si elle arrive à vivre avec une personne handicapée, ce n’est pas évident. Une personne handicapée visuelle, je parle pour moi, c’est un autre monde, une autre façon de vivre. Donc, est-ce que la personne voyante va aussi vouloir s’en accommoder pendant des années ?

P.S. - Pour moi, le handicap n’est pas la garantie qu’un couple fonctionnera. À priori, ça veut dire aussi que je pourrais très bien réussir avec une personne voyante, comme je pourrais très mal réussir avec une personne non-voyante parce qu’on ne s’entend pas.

H. - Vos handicaps respectifs ont-ils parfois eu des répercussions dans vos problèmes de couple ?

M.C. - Au départ oui, bien sà »r, c’est toujours un peu tangent, parce que dans une cécité complète comme la mienne et puis une cécité partielle comme celle de Patrick, il y a toujours un petit problème. Moi, je fais les choses comme ça mais lui, va les faire autrement parce qu’il lui reste un peu de vue et que moi, il ne m’en reste pas du tout donc on fait les choses différemment. C’est vrai qu’au départ, ce n’est pas facile de s’en accommoder mais il faut beaucoup de compréhension, faire des concessions et c’est comme ça que l’on y arrive parce que sinon ce n’est pas possible.

H. - Qu’est-ce qui a été difficile pour vous ?

M.C. - Patrick était un globe-trotter et il me poussait à faire beaucoup de choses, comme maintenant d’ailleurs, beaucoup de sorties, des choses que je ne faisais plus. Depuis que je n’y voyais plus, je ne vivais que dans un monde de voyants parce que je ne savais pas qu’il existait l’AVH (Association Valentin Haà¼y), je ne savais pas grand chose. J’ai une famille qui est très proche de moi, donc je sortais toujours avec des voyants et donc j’avais la sécurité, et quand j’ai connu Patrick, j’ai commencé à connaître pas mal de non-voyants, j’ai fait pas mal de randonnées avec des non-voyants, des sorties...Et là , ça a été très difficile pour moi, parce que j’avais peur, je ne me sentais plus en sécurité et puis après, je me suis habituée et maintenant, ça tourne très bien, je fais du sport, je fais des choses que je n’aurais pas osé faire avec une personne voyante.

P.S. - Elle a fait l’effort de se rapprocher de moi, on a établi une certaine confiance en nous avec ces années et ça tourne pas trop mal à ce niveau-là .

H. - Qu’est-ce qui fait la solidité de votre couple ?

P.S. - C’est la convergence de l’un vers l’autre. On est un couple qui parle beaucoup, cela permet quand il y a un problème de savoir ce que pense l’autre et de résoudre les problèmes s’il y en a. C’est peut-être notre conception du couple, mais ce qui important c’est que quand on est une personne handicapée, c’est peut-être plus important encore d’avoir un dialogue parce qu’on a moins confiance en soi et le fait de parler, de comprendre ce que pense l’autre, donne beaucoup de force à la vie de couple.

M.C. - C’est très important dans un couple de dialoguer surtout après une dispute, ça s’arrange beaucoup mieux. Et je crois que c’est ça qui a rendu notre couple un peu plus fort.

H. - Quels conseils donneriez-vous à un jeune couple voyant non voyant par exemple, pour que cela fonctionne ?

M.C. - De beaucoup parler et de ne surtout pas que la personne voyante prenne des initiatives pour la personne non-voyante. Ce n’est pas parce qu’on n’y voit pas qu’on n’a pas de cerveau, on est capable de prendre des initiatives et c’est très important. C’est un peu ce qui s’est passé avec Patrick et moi au départ, il prenait un peu trop d’initiatives pour moi, il téléphonait pour moi, ça m’a déplu et donc je lui ai dit que j’étais capable de parler, je ne suis qu’aveugle, tout le reste marche très bien, donc je suis capable de parler, de dire ce que j’ai envie de dire et de prendre les décisions qu’il faut.

P.S. - On n’est pas inhibé par le handicap, on reste une personne avec ses qualités et ses défauts, le handicap n’est pas le plus important dans la relation de couple, c’est qui est important, c’est surtout le respect que l’on apporte à l’autre.

Propos recueillis par Yoann Mattei


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