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A la recherche du temps perdu

Le secret d’une vie intérieure riche

"Plonger dans sa mémoire et ses souvenirs vous donne le sentiment d’être en vie", nous dit René Daumas. Cet homme âgé de 90 ans vit seul depuis le décès de son épouse il y a 6 ans. Été comme hiver, immergé dans ses lectures, ses souvenirs ou des films de toutes les époques, il profite de chaque instant...

H. - Bonjour voulez-vous vous présenter ? Quel âge avez-vous ?

Mr D. - Je m’appelle René Daumas, je suis né le 18 octobre 1922 à Marseille. J’ai travaillé dans l’administration et je suis veuf depuis 6 ans. J’aurais 90 ans en octobre. Avec ma femme, nous avions seulement 15 jours d’écart, on s’entendait très bien... Elle est partie, que voulez vous c’est comme ça. Et je n’ai pas eu d’enfant, on s’est bien occupé d’enfants, des neveux, des nièces, mais pas des nôtres.

H. - Comment se passent les mois d’été pour vous ?

Mr D. - Moi, je ne bouge pas ! Comme famille, il me reste seulement deux beaux frères, les frères de mon épouse qui sont mariés et bien plus jeunes que moi. L’un habite Marseille dans le 15 ème arrondissement et l’autre à Cassis. Un dimanche je vais chez l’un et l’autre dimanche je vais chez l’autre. Ils viennent me chercher et me ramènent en voiture. Ils sont très convenables avec moi ! Sinon je ne sors pas particulièrement.

H. - Est ce que vous partez en vacances l’été ?

Mr D. - Non, je ne pars pas. Mes beaux frères m’invitent ça oui ! Eux, partent quelques jours en été, ils me proposent toujours d’y aller, je pourrais partir avec eux mais je ne veux pas, non je n’en ai pas envie. Je suis bien chez moi.

H. - Faites vous des sorties particulières en été ?

Mr D. - Non franchement, je préfère rester chez moi. Bien sûr je me plains de la chaleur mais je la préfère au froid. L’été ça ne me dérange pas trop. Je fais un peu des courants d’air en ouvrant les fenêtres... Mais pas de clim ! Je n’aime pas ça la clim !

Et puis, je marche difficilement... Alors aller courir avec la canne tout le temps, cela ne me dit rien et ça me gène, j’ai de l’arthrose c’est désagréable !... Handicap tout ça !

H. - Avez vous des activités en dehors de chez vous ?

Mr D. - Non pas trop ! Je fais mes courses dans le quartier bien sûr. Je vais chez le coiffeur, je vais à mes séances de kiné qui me font surtout du bien au moral ! Quelque fois je vais jusqu’au marché ou alors je descends avec le tramway en ville mais c’est plus rare. Ah oui ! Je vais un peu au cimetière des olives où il y a mon épouse.

Je devrais aller au C.C.A.S. [1] où il y a des activités pour les personnes de mon âge, mon docteur me le conseille, ma famille aussi m’y incite, ils sont très actifs, ils font du bénévolat, ils s’occupent de loto etc..

Mais moi, vous savez ce que je leur réponds ? Non, non merci, il y a trop de vieux là bas ! Alors ça fait rire tout le monde. Mais c’est pas dit que je n’y aille pas un jour.

Finalement, peut être que j’aime bien l’idée d’être seul...

H. - À quoi occupez-vous votre temps, comment se déroulent vos journées ?

Mr D. - Je me lève le matin vers 6h. Je me prépare et prends le petit déjeuner, après je fais mes comptes, pour savoir où j’en suis au niveau financier. Après, selon si j’ai des commissions à faire, je fais ma liste de courses, je note ce dont j’ai besoin sinon j’oublie ! Je descends faire mes courses vers 10h30/11h, je passe prendre mon journal et voilà !

Mais je suis bien chez moi ! Je lis beaucoup, j’ai pas mal de livres, quand je lis une bonne critique je vais commander mon livre à la presse au coin. Fût un temps où j’aimais beaucoup les romans policiers et maintenant ce n’est plus le cas, je préfère lire Marcel Proust, "A la recherche du temps perdu", je le lis par tranches, c’est bien parce que l’on peut passer d’un endroit à l’autre puis revenir, selon son humeur et suivant ce que l’on veut approfondir. Mais je ne lis plus comme avant. Parfois je lis tous les jours pendant deux heures d’affilées et à d’autres moments, je vais m’endormir au bout de trois quart d’heure, alors je n’insiste pas.

Et puis, il y a la télévision ! Ça fait une présence ! Avec le câble j’ai le choix ! Je cherche des vieux films en noir et blanc surtout, j’achète le programme et je trouve des films qui me font plaisir. Je fais aussi pas mal de mots croisés, ça c’est bien, ça vous oblige à réfléchir, à calculer, ça fait travailler la mémoire.

Aussi, vous savez ? J’ai une vie intellectuelle bien remplie ! Le fait de rester seul cela me permet de penser. On pense à ce qui s’est passé tout au long de nos vies, à ce que l’on a vécu. On se remémore les choses, ce que l’on a fait, ce que l’on n’a pas fait, ce que l’on aurait dû faire, c’est une façon de faire le point, de se souvenir, de mettre à plat sa vie, une sorte d’examen de conscience et l’analyse des actions et des relations que l’on a eues.

Pour nous les vieux, les souvenirs remontent facilement, parfois ça fait du bien parfois moins, mais dans tous les cas ça remue ! Se plonger dans sa mémoire et ses souvenirs vous donne le sentiment d’être en vie. C’est une étape nécessaire.

H. - Vous servez-vous ou avez-vous un ordinateur ? Quel usage en faites vous ?

Mr D. - Oui j’en ai un. Mais je ne m’y suis pas encore mis ! C’est ma nièce qui me l’a apporté, elle en a acheté un neuf et m’a donné l’ancien. Mais il est là posé, je ne m’en suis pas encore occupé. Il faut l’installer et je ne sais pas, j’y vais à reculons, je suis un peu fainéant. Et puis ça me fait un peu peur, j’aurais bien besoin d’une initiation. C’est-à-dire que j’avais le Minitel, c’était bien ça ! Et ils sont allés me l’enlever, ça marchait bien pourtant !

De toutes les façons je ne me bouscule pas, j’estime qu’à mon âge je n’ai pas besoin d’être bousculé, pas vrai ?

H. - Vous avez une aide ménagère, depuis quand intervient t-elle chez vous ? Part-elle en vacance l’été, comment vivez-vous son absence ?

Mr D. - Ha ! oui j’ai Lucie qui vient chez moi depuis vingt ans voyez-vous, c’est presque de la famille ! Elle venait déjà du temps où mon épouse était encore avec nous. Quand elle est absente, ou quand elle ne peut pas venir, c’est sa fille qui la remplace, elles sont adorables toutes les deux, il n’y a jamais de coupure, je ne m’en rends pas compte, c’est bien ! Mais je n’ai pas une grosse retraite, alors, elles ne viennent pas autant que je le souhaiterais, elles viennent seulement deux fois par semaine.

H. - Que vous apporte cette présence en plus de l’aide technique ?

Mr D. - Voyez-vous, je peux encore m’occuper de moi, je peux préparer mes repas aussi, mais je préfère qu’elles viennent, ça me fait de la visite, une présence, on discute. Elle me racontent ce qu’elles font dans leur vie, partagent des conversations et je sais un peu comment elles vivent. ça fait du mouvement.

H. - Merci de nous avoir reçus.

Mr D. - Mais c’était un réel plaisir et c’est toujours agréable de discuter, merci, au revoir.

Propos recueillis par Geraldine Deshais

Notes

[1] Centre Communal d’Action Sociale.


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