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En une minute, tout peut basculer...

Tranche de vie d’un jeune sportif et musicien, invalidé en quelques minutes dans la floraison de ses 20 ans... David Hernandez, président de l’association l’Art Plus Fort que le Handicap, témoigne sur l’événement qui a fait basculer sa vie et l’a conduit au fauteuil roulant. Celui qui était "un personnage qui rassemblait" retrouve sa place de médiateur à force de volonté et de courage, au travers des actions menées avec son association et transcende sa nouvelle existence d’une harmonie retrouvée.

HandiMarseille - Monsieur Hernandez, avez-vous toujours été en état de handicap ?
D.H. - Non, je suis handicapé depuis l’âge de 20 ans suite à une histoire incroyable...

H - Pouvez-vous nous parler de cet événement ?
D.H. - C’est une tranche de vie, ça se passe très vite. Mon environnement jeune : c’était le sport et la musique. J’habitais à Malpassé [1] et dans les années 70-80, dans les cités, tout le monde se connaissait. C’étaient des grandes maisons, il y avait des champs autour. Pour nous, ce qui comptait, c’était le physique et physiquement, j’étais très sportif. J’étais respecté par le "œmilieu" . Je ne supportais pas quand je voyais des types costauds qui s’attaquaient à des petits jeunes. Et un jour, en janvier 1980, je me suis retrouvé face à une situation où deux gamins de 13-14 ans étaient en danger face à des hommes de 30 ans. Ce que je ne savais pas c’est que la veille, ils s’étaient déjà disputés pour une histoire de ballon qui avait atterri dans une école. Et là , ces hommes revenaient mais armés. Lorsque je suis intervenu, c’était pour leur dire de ne pas s’en prendre à des gamins. J’étais loin de m’imaginer que j’étais en danger, je n’avais pas vu les armes, j’y suis donc allé de façon décontractée. Et en quelques minutes, cela a dégénéré...

H - Pour une histoire de ballon avec des gamins, ils ont choisi de revenir armés ?
D.H. - Oui... Les armes étaient faites de façon artisanale... J’ai reçu un coup de carabine dans le ventre et un dans le dos. Deux coups de chevrotine de 12 grains...

H - Votre moelle épinière a donc été touchée ?
D.H. - Oui, elle n’a pas été sectionnée mais elle a malheureusement été endommagée. Le ressenti : c’était comme une grosse décharge électrique. Blessé, je n’avais pas perdu connaissance, j’attendais les pompiers, c’était long...extrêmement long. La chance que j’ai eu, c’est que je faisais beaucoup de sport, le cœur a donc tenu le choc. Les pompiers m’ont amené à l’Hôtel Dieu, et là -bas, j’ai traversé plein de trucs : septicémie, etc. Vue que c’étaient des balles artisanales ! En fait, ils n’arrivaient pas à les enlever alors ils ont glacé les zones atteintes pour que cela ne bouge pas. Je suis resté trois mois en réanimation... Ce que je peux dire à propos de tout ça, c’est que les choses vont très vite. En très peu de temps, votre vie bascule sur autre chose car il faut comprendre qu’après c’est toute une reconstruction...

H - Vos agresseurs ont-ils été arrêtés et sont-ils passés en jugement ?
D.H. - Ça été long là aussi, il y a eu plusieurs juges, le premier juge les avait laissés en liberté conditionnelle car ils travaillaient.

H - Est-ce-que les médecins vous ont informé tout de suite que vous ne remarcheriez plus ?
D.H. - Non. Quand on a 20 ans, ils ne vous le disent pas tout de suite... À la sortie de réanimation, j’avais toujours l’esprit sportif, je me levais à 6h30 du matin, je languissais l’heure de la rééducation pour récupérer le maximum de mes capacités. Et puis aussi, j’étais très en colère, j’avais des idées de vengeance, c’était l’âge ! Il faut savoir qu’avant l’accident, j’étais à deux doigts d’entrer dans le milieu professionnel du foot, donc je restais très motivé. Ça a été une frustration de ne plus pouvoir jouer, je m’étais tellement investi...

H - Comment vous l’a-t-on annoncé alors ?
D.H. - On ne me l’a jamais annoncé... Psychologiquement, je n’étais pas prêt. Moi je me disais : déjà je suis vivant ! Je ne savais pas combien de temps il allait me falloir pour récupérer, mais j’étais motivé. Par contre, les médecins ont fait plein d’erreurs, par exemple, ils m’ont mis les talons sur le sol, cela m’a fait des escarres et maintenant j’ai la moitié des talons en biseau. Après 2 ans de rééducation, malgré tous les efforts que je faisais, je voyais que je ne récupérais pas. J’arrivais à faire des trucs, à monter des pentes avec le fauteuil par exemple mais ça n’évoluait pas. Je commençais à me poser des questions. Et puis un jour, je suis rentré dans le bureau du médecin-chef et là j’ai compris...

H - Quand vous avez pris conscience de votre état, comment avez-vous réagi ?
D.H. - Ça a été une onde de choc. Tous mes espoirs du moment partaient...

H - Avez-vous eu un suivi psychologique ?
D.H. - Oui, en centre de rééducation. Mais une fois sorti, non. À l’époque, aller voir un "œpsy" , c’était un peu tabou.

H - Vous êtes paralysé à partir du torse ?
D.H. - Oui, je suis paralysé à partir d’assez haut, de la D7 je crois. D’après les médecins, à quelques centimètres près, je n’avais plus les bras. Là , je suis obligé d’avoir une poche et c’est toute une organisation pour les toilettes... Quand on n’a plus d’abdominaux, c’est plus difficile pour faire les transferts. Si je dois voyager, cela pose de gros problèmes. Enfin, c’est le quotidien tout ça !

H - Comment ont réagi vos amis suite à votre accident ? Vous avez peut-être perdu contact avec eux...
D.H. - Non, je n’ai jamais perdu contact, je respecte beaucoup les gens, je préfère qu’ils avancent dans leur vie. Quand je suis revenu chez ma mère, il y avait une ambiance différente dans la cité, ça a été bizarre. L’accident a été un choc pour les gens et peut-être que ça a changé beaucoup de choses pour eux. Ce côté de la violence, le fait qu’en quelques minutes, tout peut basculer... ils n’ont pas compris. Je représentais vraiment un personnage qui rassemblait, avec qui on avait envie d’être. Et là , l’image que les gens du quartier avaient de moi avait forcément changé : me voir revenir dans cet état... J’avais un challenge à relever : il fallait que je leur montre que j’étais toujours le même au niveau de l’esprit. J’ai donc organisé des fêtes dans le quartier... le but c’était d’apporter un peu d’animation, un peu de bonheur...

H - Lorsque vous êtes retourné chez vous, vous avez été confronté à une nouvelle vie. Pouvez-vous nous en parler ?
D.H. - Les premières choses à laquelle on se heurte lorsque l’on est une personne handicapée, c’est toujours malheureusement les problèmes de l’accessibilité. Mon appartement n’était pas du tout adapté pour les déplacements en fauteuils. J’avais une infirmière qui venait pour la toilette, des amis qui venaient me chercher, qui me descendaient, car souvent les ascenseurs étaient en panne et j’habitais au 8ème étage ! Cela faisait du bien de sortir un peu.

H - Vous souffriez d’être devenu dépendant ?
D.H. - À cette époque, c’était difficile de l’accepter. Moi, j’étais quelqu’un de très fier. Pour aller aux toilettes par exemple, je ne sentais pas venir, j’étais obligé de sonner. Quelquefois, c’était dur... Une fois chez ma mère, ce n’était pas évident de solliciter des personnes pour pouvoir sortir. Quand on a connu ce que c’est que de marcher, de courir... c’est vrai que l’on s’adapte à un moment donné à notre environnement.

H - Avez-vous vécu tout seul par la suite ?
D.H. - Oui, j’ai vécu 13-14 ans tout seul, dans mon propre appartement, grâce à un ami qui venait m’aider et une infirmière. Seul sans aide externe, je n’aurais jamais pu. Même si on fait tout pour remonter la pente, on est dans une société où la personne en situation de handicap est une personne pauvre. On est dans un système à contre-sens. Tout est fait pour vous maintenir en vie mais s’il n’y a pas la famille et les amis pour vous soutenir, vous vous retrouvez, faute de revenus suffisants, dans un hôpital... comme en prison. Une personne handicapée n’est pas reconnue comme un citoyen à part entière. Imaginez : la personne déléguée au handicap de la Ville de Marseille s’occupe également de la vieillesse et des anciens combattants, il y a un gros problème ! Quand les parents vieillissent, les personnes handicapées n’ont plus rien. Moi j’ai de la chance, j’habite à présent chez ma famille à Mimet mais je pense à ceux qui ont un accident et qui se retrouvent seuls dans ce système !

H - À Mimet, vous avez un appartement adapté ?
D.H. - J’ai tout ce qu’il faut ! Ma chambre est équipée par rapport à mon cas. Dans le futur, j’aimerais rencontrer des ergothérapeutes ou des personnes qui fabriquent pour leur permettre de concevoir des toilettes adaptés, à la fois pour les cas très lourds mais aussi pour les plus légers. On va essayer de faire évoluer ça grâce à des institutions.

H - Vous aviez une copine avant l’accident ?
D.H. - Oui, elle était venue me voir quand j’étais à Valmante : c’est là que je lui ai dit que je préférais que l’on en reste là . D’autant plus qu’à cette époque, dans ma tête, je ne savais pas trop où j’allais, ce que j’allais devenir. Elle, elle était jeune et jolie, il valait mieux qu’elle continue son chemin... moi je me sentais être un poids. Et en plus, j’avais toujours en moi la colère !

H - Qu’est ce qui a fait que vous êtes sorti de la déprime ?
D.H. - Le temps... On grandit à travers le quotidien de la souffrance. Par l’intermédiaire de mes rencontres avec d’autres personnes en situation de handicap, j’ai vu ce qu’était la peine, la souffrance. Je suis allé par exemple dans un hospice, la prison à côté, c’est de la rigolade... Là , c’était la fin du monde ! Et là , qu’est-ce-qu’on y voit ? Des êtres humains qui ont différents parcours... Qu’ils aient été médecins, avocats ou clochards, que reste-t-il quand il n’y a plus rien, quand il n’y a plus l’argent ? Ce qu’on est...Il n’y a plus que l’être humain.

H - C’est une sorte de leçon de vie...
D.H. - Oui et cela m’a fait prendre conscience que j’avais comme un genre de rôle mais je m’en suis aperçu après, pas pendant que je l’ai vécu. Avec le temps, j’ai pris du recul : la vie m’a montré que j’avais complètement changé. Je suis devenu un combattant mais pas dans le mauvais sens. C’est ce qui m’a aidé dans ma vie car si j’ai pu faire de la musique, de la scène, c’est parce qu’il y a cet aspect en moi. J’adore la vie, j’aime les gens... C’est à travers tout ça qu’on apprend la patience, à comprendre les autres, la tolérance, le respect. C’est vrai que d’un côté c’est un enrichissement intérieur, aujourd’hui je ne peux plus voir les choses comme avant mais en même temps à quel prix ? C’est cher payé pour un jeune de vingt ans qui veut défendre des copains... Donc pour moi, tout cela doit servir à quelque chose : transmettre cette expérience et ce vécu pour éviter à certains de se retrouver dans la même situation. Quelque part, je reste un médiateur... Et surtout je continue à positiver : quand on a une passion comme moi avec la musique, cela nous permet d’avancer, de donner un sens à sa vie.

H - Aujourd’hui, vous êtes donc fier et heureux de votre parcours malgré votre handicap ?
D.H. - J’ai eu un parcours assez exceptionnel. Je ne peux pas généraliser et dire que pour toutes les personnes accidentées de la vie, cela en sera de même. Chaque personne a un parcours différent. Moi, j’ai eu une chance inouà¯e d’avoir mes amis, ma mère, ma famille et bien sà »r la musique... C’est la musique qui m’a transporté dans différentes sphères. Après toutes ces années, j’essaie de vivre ma vie normalement. Je ne pense plus au fauteuil. Je suis heureux quand je vois quelqu’un qui s’éclate... Quand j’étais jeune et qu’on allait dans les parcs d’attractions avec mes amis, je ne pouvais pas monter dans les manèges mais j’étais heureux de voir mes amis. Je n’ai jamais envié l’autre.

H - S’il arrive la même chose à une personne en 2009, est-ce qu’elle sera, d’après vous, mieux prise en charge ?
D.H. - Elle se posera certainement les mêmes questions que moi mais aujourd’hui, elle aura des réponses plus rapidement et une prise en charge plus efficace. Malheureusement, les différences de handicap et leur spécificité engendrent un grand nombre de demandes. Il y a encore beaucoup de choses à faire au niveau de l’accessibilité et du suivi après la sortie de l’hôpital par exemple. Il faut que chacun de nous aille vers l’autre, en communiquant et en montrant que les personnes en état de handicap peuvent apporter beaucoup à la société, par rapport à leur vécu. Le simple fait qu’elles aient dà » se réadapter, ça peut être fédérateur et cela peut être une sorte de force pour les valides.

Propos recueillis par Karine Miceli
La photographie nous a été aimablement fournie par M. Hernandez.

Notes

[1quartier nord de Marseille (13ème)

Voir en ligne : http://davh13.skyrock.com/


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