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"La vie m’a beaucoup pris, mais elle m’a également beaucoup donné".

Madeleine, 93 ans, est en famille d’accueil depuis plusieurs mois. Après une vie bien remplie, de voyages et de passions, elle est devenue dépendante d’autrui, situation amère, un peu mal vécue. Même si Madeleine ne vit pas avec sa propre famille, cette dernière reste très présente et la "chouchoute" au mieux. Portrait d’une personne âgée dépendante qui ne souffre pas de l’isolement familial.

HandiMarseille - Madame Mozziconacci, parlez-nous de vous...
Madeleine Mozziconacci - Je m’appelle Madeleine Mozziconacci. J’ai 93 printemps... et demi ! Je vais avoir 94 au mois de juin prochain et je remercie le ciel d’avoir gardé ma liberté esprit.

H - Vous êtes originaire de Marseille ?
M.M. - Non, je suis née en Corse, à Olmeto (c’est dans le sud). C’est un très beau village, entre la mi-montagne et la mer. Il y a de tout chez nous, on n’a pas besoin d’aller à droite - à gauche. Il y a de la bonne charcuterie chez Antoine, de la bonne viande chez le boucher Jean-Pierre...

H - Vous êtes restée en Corse jusqu’à quel âge ?
M.M. - En fait, j’ai passé mon enfance entre la Tunisie et la Corse. Mon père avait été nommé sous-directeur de l’usine de phosphate à Metlaoui, cela se trouve dans le Sud tunisien. J’y suis arrivée à l’âge de deux ans avec Papa et j’y ai vécu jusqu’à mes treize ans. Olmeto, j’y retournais pour les grandes vacances : vous savez de mon temps, il y avait trois mois de vacances scolaires (juillet, aoà »t et septembre) !

H - Le reste de votre famille était avec vous ?
M.M. - Oui, on était six : trois frères et trois sœurs. Nous avions des boys et un jardinier... Je me souviens, ma sœur partait en cachette en chameau avec l’un d’eux au gourbi... J’ai eu une enfance et une jeunesse très heureuses.
J’ai fait ma scolarité là -bas chez les religieuses, et puis je suis revenue définitivement dans mon village en Corse en 1930...

H - Vous vous y êtes mariée, d’ailleurs ?
M.M. - Oui, le jour de mon anniversaire, pour mes 23 ans. J’ai épousé un militaire de carrière qui était du même village que moi. Il revenait des colonies quand je l’ai rencontré, on a vite sympathisé... C’était un être merveilleux.
J’ai eu ensuite un premier enfant qui est décédé à l’âge de trois ans d’une méningite. C’était un surdoué, il savait lire et écrire à son âge...
Mon mari était en Indochine à ce moment-là , il était prisonnier des Japonais... Il n’a pas connu son fils. Quand il est revenu, il avait perdu 25 kilos, je ne l’ai pas reconnu !
Ensuite, lorsqu’il m’a quittée, emporté par la maladie, j’ai commencé à voyager...

H - Où êtes-vous allée ?
M.M. - Tout d’abord en Égypte, je voulais absolument voir les pyramides de Khéops, Képhren et Mykérinos. Une fois devant, je ne voulais plus partir, j’étais complètement dépassée ! Cela m’a donné envie de voyager encore plus et à partir de là , tous les ans je partais. J’ai pratiquement fait le tour du monde, j’ai dépensé tous mes sous mais je ne regrette rien !

H - Quels sont vos meilleurs souvenirs avec votre famille, ou en société ?
M.M. - Lorsque j’ai ouvert le bal aux bras de mon père... Mon père, il était charmant et il chantait bien... Durant trois jours à Olmeto, nous avons ouvert le bal : il se découvrait pour demander sa fille à danser sur "œle plus beau tango du monde" ...
Mes meilleurs souvenirs... c’est difficile, il y en a beaucoup : les pyramides bien sà »r, ma danse avec le chef des Zoulous en Afrique australe...

H - Les Zoulous ?!
M.M. - Oui, le chef voulait danser avec moi, mais moi j’avais peur ! Il m’a tendu la main pour monter sur l’estrade, je ne voulais pas. Il est descendu, moi je me suis "œtrémoussée" comme j’ai pu. Ils étaient tous heureux, c’est un bon souvenir...
Sinon la traversée de la jungle pieds nus, les varans du Komodo... Quand je les ai vus, je croyais qu’ils étaient empaillés. Je me suis jamais sentie aussi idiote que ce jour-là  : ils étaient vivants, bien sà »r ! C’est quelque chose à voir, c’est impressionnant. Sinon, le Bolchoà¯... Ah et puis les couchers de soleil à Bali. Ceci dit, entre nous, cela ne vaut pas les couchers de soleil sur le Golfe du Valinco [1] ! Vous savez, j’ai beau avoir quasiment fait le tour du monde, sans prétention, quand j’arrive chez moi, je touche les pierres...

H - Parlons un peu maintenant de votre vie actuelle : vous avez eu un souci de santé et à la suite de cela, vous avez perdu votre indépendance, si l’on peut dire...
M.M. - Oui, j’étais quelqu’un de très actif jusqu’à 91 ans, je faisais mon ménage, mes courses, je continuais à faire des petits voyages... J’avais une vie paisible et sereine dans mon village en Corse et puis un jour, alors que j’étais venue chez ma fille à Marseille pour faire quelques "emplettes", dans la nuit j’ai eu un AVC [2]. À partir de là et depuis plus de deux ans maintenant, je végète... J’ai une hémiplégie gauche. Ma jambe, je m’en sers comme je peux, j’ai eu la chance d’avoir tout de suite une bonne rééducation. Mais mon bras et ma main ne répondent plus. Heureusement, j’arrive à marcher mais il faut me soutenir, m’aider pour tout... Ça fait bizarre car j’étais une battante et du jour au lendemain, je suis devenue dépendante, ça a été difficile à accepter.
Heureusement, j’ai été très soutenue par ma famille, mes enfants et mes petites-filles...

H - Vous êtes actuellement en famille d’accueil. Pour quelles raisons ?
M.M. - En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix. Ma fille ne pouvait pas s’occuper de moi, chez elle les chambres se trouvent à l’étage et je ne peux pas grimper les escaliers. Mon fils vit à Paris et a des soucis de santé, il ne pouvait pas non plus me prendre en charge. Quand je suis sortie du centre de rééducation après mon AVC, je suis restée de nombreux mois chez l’une de mes petites-filles, elle s’est occupée de moi aux dépens de son travail et de tout... Elle n’avait plus de vie, ce n’était pas possible de continuer comme cela. On a donc trouvé une solution adaptée : plutôt que d’aller dans une maison de retraite où c’est le "œbagne" et beaucoup de choses sont négligées, on a opté pour la famille d’accueil. Au départ, ça a été un déchirement de me séparer de mon cocon familial, j’étais bien chez ma petite-fille, j’étais choyée, trop même ! Mais maintenant, je suis heureuse. La famille d’accueil où je suis est formidable : c’est comme si je faisais partie de leur famille, ils s’occupent bien de moi, j’ai mon petit lit, je suis bien...

H - Et à présent, vous continuez à voir votre famille ?
M.M. - Oui, régulièrement même ! Ma fille vient me voir plusieurs fois par semaine. Elle me sort, on balade à travers la forêt, en voiture bien sà »r ! Elle me prend aussi un week-end sur deux. Mes petites-filles, je les vois moins souvent mais elles me téléphonent et prennent toujours soin de moi à distance.
Vous savez, j’ai beaucoup de chance par rapport à d’autres personnes, je le sais, j’en suis consciente... Quand j’étais en centre de rééducation, j’ai vu des personnes seules, j’avais de la peine, on ne venait pas leur rendre visite, moi tous les jours j’avais ma fille et mes petites-filles avec moi. J’étais la seule à être autant visitée... Les aide-soignantes me disaient : " eh ben Madeleine, vous en avez de la chance !" Et c’est vrai... Même si mon état m’attriste car je ne peux plus rien faire, je sais qu’il y a pire que moi.

H - Et comment cela se passe-t-il avec les infirmières, les aide-soignantes... ?
M.M. - Tout le monde s’occupe très bien de moi, les infirmières que j’ai sont aux petits soins et en plus elles sont compétentes, je n’ai vraiment rien à redire ! Par contre, on a mis du temps avant de trouver des personnes bien. Ce sont des infirmières indépendantes ; l’équipe qu’il y avait avant dépendait, je crois, d’une association, elles étaient débordées et je sentais qu’elles faisaient le travail à la va-vite. La famille d’accueil s’en était aussi rendue compte. Il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas... Maintenant tout va bien. Quand j’étais chez ma petite-fille, j’avais également une équipe d’aide-soignantes adorables. J’ai de bons souvenirs avec elles, je pense qu’elles se sont attachées à moi...
J’ai aussi un kiné consciencieux, il vient trois fois par semaine. Il me fait marcher, dehors sur la terrasse, il me masse la jambe et la main. Il est tout jeune, et beau en plus de ça ! Avec mon orthophoniste, on aborde un sujet différent, on parle de l’intelligence, de Marie-Madeleine... La prochaine fois, on va parler de Chopin... Sa fameuse "œPolonaise" , j’adore !

H - Que désirez-vous transmettre aux autres, à votre famille ou à autrui ?
M.M. - De l’amour... De l’indulgence. Il faut savoir écouter aussi...

H - Pour les fêtes de Noël, comment cela se passe-t-il ? Vous les fêtez en famille ?
M.M. - Oui, en famille, chez ma fille. Il y a toujours un bon repas et de beaux cadeaux. Il y a deux de mes petites-filles avec moi et je suis toujours très gâtée !

H - Une fois que les fêtes seront passées, vous retournerez en famille d’accueil. Comment allez-vous vivre la séparation d’avec votre famille ?
M.M. - Je la vis pas trop mal car je suis quelqu’un qui sait s’adapter aux moments et aux circonstances. C’est sà »r que ça fait drôle, mais après ça va.

H - Pour conclure, vous auriez quelque chose à rajouter ?
M.M. - Oui, un souhait... J’aimerais retourner à Metlaoui, revoir là où je vivais, ça a changé c’est sà »r... Mais après, je pourrai mourir tranquille. La vie m’a beaucoup pris, mais elle m’a également beaucoup donné. J’ai gardé mon esprit très vif, je peux encore enregistrer, consentir... Ça n’a pas de prix.

Propos recueillis par C.G. et K.M.

Notes

[1Golfe en Corse du sud

[2Accident Vasculaire Cérébral


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